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Le quotidien : esclavage des temps modernes ?

Emission enregistrée le 25 mai dans le cadre du Festival Philosophia : Festival européen de philosophie à SaintÉmilion   22-26 mai 2013.

« Ah ! Que la vie est quotidienne »… lançait Jules Laforgue dans sa « Complainte sur certains ennuis ». Le quotidien serait-il une manière d’esclavage ? La banalité reconduite des jours qui se répètent. Serait-il la marque d’une vie sans aventure, incapable d’héroïsme, soumise au rythme des horloges, des sonneries d’école, des pointeuses, des embouteillages, des queues infernales aux caisses de nos supermarchés ? Serait-il l’expression d’une pensée tiède incapable de prendre son envol et de se soustraire au trop plein de réalité qui nous entoure ? Drôle de question, en cette période d’austérité, où il se présente plutôt comme un refuge, une chambre à soi, une échappée, un art de faire, un régime de vie, pour nombre de nos contemporains. Ne faudrait-il pas plutôt affirmer que le quotidien se présente très souvent à nous comme une contrainte et une libération, comme un paradoxe existentiel, voire un révélateur de nos désirs inconscients, et qu’il serait de ce fait autant un gage de servitude qu’une porte ouverte vers une liberté accrue ? Preuve s’il en est que le quotidien est une catégorie récente. Qu’il est apparu avec les temps modernes, avec l’apparition de la vie privée, de l’espace domestique, avant de se confondre avec le monde de la vie courante, en se dissociant des mondes spécialisés, qui avaient nom, le monde scientifique, politique, esthétique, ou religieux.

ALORS, Comment comprendre le monde quotidien ? Comment l’aborder ? Comment décrire, à la manière de Georges Perec, « ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger » ?

Aujourd’hui, nous allons donc nous interroger sur les vicissitudes du quotidien, sur ses combines, ses arrangements, ses ajustements, en compagnie de l’auteur de « La découverte du quotidien », paru en 2005.

Quotidien :

Bruce Bégout, La découverte du quotidien, Editions Allia, Paris 2005 page 37.

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Par quotidien (que cela renvoie à la vie ou au monde qu’il qualifie), nous entendons tout ce qui, dans notre entourage nous est immédiatement accessible, compréhensible et familier en vertu de sa présence régulière. Cette portion de l’espace dans laquelle nous nous sentons en terrain connu peut être plus ou moins grande, plus ou moins solide, aller du « chez soi » au pays natal tout entier, mais elle se présente toujours avec les traits d’une affinité intime. Est quotidien, par exemple, la façon de faire son lit, le trajet habituel jusqu’à son lieu de travail, les conversations ordinaires au café, la manière de saluer ses voisins dans la cage d’escalier, un certaine pratique spontanément naturelle du monde ambiant, bref, comme l’indique son étymologie latine (quotidie désigne en latin ce qui arrive tous les jours), tout ce qui se répète jour après jour. La répétition dans le temps (habitudes, coutumes, traditions, etc.) et dans l’espace (endroits familiers, le chez soi, les parcours habituels) définit donc en première approximation le quotidien. « Le quotidien, c’est tout ce qui, jour après jour, se produit par avance et sans cesse nouveau ». Il est le cours régulier des choses, ce qui arrive couramment dans le monde sans poser de problème et est accepté pour cette même raison comm indiscutable. On voit ici que le quotidien ne désigne pas la qualité particulière d’une chose, ou sa valeur intrinsèque (comme l’adjectif oridinaire peut le faire), mais simplement son mode de manifestation. C’est le domaine de l’expérience habituelle, de ce qui se reproduit et est reproductible. A ce titre, le terme de quotidien n’implique aucun jugement de valeur sur le fait qu’il qualifie. Un agenda quotidien est celui sur lequel je reporte chaque jour des informations utiles pour la conduite de ma vie; un agenda oridinaire est un agenda qui ne possède rien de remarquable. C’est la raison pour laquelle, d’un point de vue phénomènologique, nous préférons employer le terme de quotidien pour qualifier le monde de la vie. Parler d’ordinaire implique en effet déjà une prise de position axiologique qui dépasse la simple description du mode de donation du quotidien lui-même.

Comme ensemble de toutes les choses qui se produisent régulièrement, le monde quotidien représente donc le monde qui est déjà là, qui a précédé toute initiative personnelle. « Vivre quotidiennement, souligne Blanchot, c’est se tenir à un niveau de la vie qui exclut la possibilité d’un commencement, c’est-à-dire d’un accès ». Car le monde quotidien n’est pas seulement un monde qui nous est « donné » mais, comme le dit Husserl, un monde qui nous est « prédonné » (vorgegeben), à savoir qui nous est donné avant même toute donation de quelque chose en particulier dans la perception ou l’action. Le monde quotidien apparaît donc comme un monde incréé, un monde qui a toujours existé, car « l’idée de création est irrecevable, quand il s’agit de rendre compte de l’existence telle que la porte la quotidienneté. » Face à tout événement qui surgit, le monde quotidien possède ainsi « le droit du premier occupant ». Il est toujours déjà là, « pré-donnéité » (Vor-gegebenheit) essentielle de toute expérience. La quotidienneté est le fait primitif de toute expérience humaine, la réalité commune et ordinaire en deçà de laquelle il n’est pas possible de remonter. Appartenant à cette structuration passive de ce qui se fait en nous sans nous, le monde quotidien ne peut lui-même être modifié par la seule action d’une volonté singulière. Monde qui précède toutes les résolutions, il est aussi celui qui, de par son insondable aplomb, les déboute par avance. Je ne choisis pas de vivre quotidiennement, ni même d’ailleurs de vivre en dehors du quotidien. La vie quotidienne, avant même que j’adopte un style de vie quelconque. Elle fonde mon être-au-monde dans lequel je suis plongé dès ma naissance. Institution sans instituant, et pour cette raison plus originelle, plus forte que toute institution instituée, l’Urstiftung du monde quotidien est inaccessible à la décision. Je ne peux qu’accepter cette donne originelle du monde, cette distribution familiale, sociale, nationale des choses et des faits, et il n’est pas dans mes cordes de pouvoir tout d’un coup renverser la quotidienneté elle-même par je ne sais quel désir de changer le monde de la vie. Non seulement nous ne choisissons pas de venir au monde, mais nous ne pouvons pas non plus choisir d’être au monde sur un mode extra-quotidien. Que je le veuille ou non, que je le bénisse ou le maudisse, le quotidien constitue depuis toujours la toile de fond de mon existence et vouloir contredire ce fait tenace, c’est s’exposer à être délié de toute situation pour, dans l’arrachement au monde, flotter dans le ciel sans consistance de la pure vélléité.

Selon cette définition préliminaire, on comprend que, à partir du moment où ses manifestations récurrentes l’inscrivent dans l’ordre des choses, l’événement le plus exceptionnel devient peu à peu quotidien. Rien ne résiste à la familiarisation quotidienne, pas même l’extraordinaire ou le miraculeux. Avec le temps, elle engloutit tout. Le quotidien désigne donc tout ce qui, dans le monde, apparaît sous la forme de la répétition habituelle. A l’opposé des événements singuliers il s’étale dans le fréquent et le commun. Le quotidien, c’est tout ce qui se quotidianise et est quotidianisé. Ce n’est pas seulement un « cadre de vie », habituel et connu, mais une force constitutive qui assimile tous les faits et leur procure un style homogène et commun. Le quotidien est tout autant dans les choses ordinaires que dans ce qui les rend telles. On ne comprend pas ainsi la spécificité de la vie quotidienne – le flou et l’inconsistance particulière qui la caractérisent – si l’on oublie de voir les problèmes fondamentaux auxquels elle a affaire et qu’elle doit résoudre sans plus tarder.

http://ensanancy.typepad.com/lelaborynthe/2006/09/quotidien.html

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